Bottin

Actualités du VRRD

  Sommaire       Fils d'information RSS  
Retour aux actualités
27 octobre 2026 (08:50)
Conserver sans diffuser, c’est souffrir du syndrome de Diogène
Nouveauté

Retour sur la conférence de Guy Berthiaume sur l’avenir du monde documentaire dans le cadre du 50e anniversaire de la Bibliothèque Roy-Denommé au pavillon Albert-Tessier

*Pour visionner la captation de la conférence, cliquez sur ce lien : https://youtu.be/Pgd5C6XO0gw

Invité par le Service de la bibliothèque et le Groupe de recherche sur les imaginaires modernes dans le cadre du 50e anniversaire de la Bibliothèque au pavillon Albert-Tessier, l’historien Guy Berthiaume a prononcé le 6 octobre une conférence intitulée L’équilibre du monde documentaire : les rôles des bibliothèques et des archives nationales – Histoire et perspectives. Ancien président-directeur général de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothécaire et archiviste du Canada émérite, M. Berthiaume a reçu en juin dernier un doctorat honoris causa de l’UQTR. Il a parlé, a-t-il dit, « à titre de diplômé récent de l’Université ».

IMG_0903 – grande taille

IMG_0974 – grande taille

 

En ouverture, le vice-recteur à la recherche et au développement, Sébastien Charles, a salué les anciennes employées et anciens employés de la Bibliothèque présents dans la salle, ainsi que les partenaires des Bibliothèques de Trois-Rivières, avec qui l’UQTR a conclu une entente d’abonnement réciproque. Rappelant qu’Héraclite, pour qui tout s’écoule, admettait que le fleuve, lui, demeure, il a soutenu que les mutations de la Bibliothèque depuis 1976 – du catalogue sur fiches à l’impression 3D – n’ont pas altéré sa mission, décrite dès 1978 comme celle de diffuser « la bonne information, et elle seule », une mission d’autant plus précieuse que les sources de désinformation se multiplient. Pour la recherche en particulier, a-t-il souligné, la Bibliothèque est le lieu où les travaux produits à l’Université deviennent publics : dépôt des thèses, accompagnement des revues savantes, gestion des données, libre accès aux résultats.

Trente ans de démocratisation

Berthiaume a d’abord retracé l’ouverture des grandes bibliothèques nationales depuis la fin des années 1980. En 1974, la Bibliothèque nationale de France n’admettait que les professeurs et les doctorants munis d’une recommandation de leur direction de thèse ; elle recevait alors 168 000 visites par année. En 2025, elle en a reçu près de deux millions, dont 14 % seulement dans ses salles de recherche. La British Library a suivi la même trajectoire. Les frontières entre bibliothèque nationale et bibliothèque publique se sont estompées, et la technologie, loin de vider les lieux, a nourri l’intérêt pour ce qui ne se numérise pas. Il a rattaché les bibliothèques universitaires à ce mouvement, citant les learning commons nord-américains et l’Espace 24/7 de l’UQTR.

Deux fusions, deux rythmes

La partie la plus personnelle de la conférence portait sur les institutions qu’il a dirigées. Bibliothèque et Archives Canada, créée en 2004, a intégré ses fonctions trop vite, en supposant que bibliothécaires et archivistes pouvaient devenir interchangeables ; elle a dû revenir en arrière. BAnQ, fusionnée en 2006, a choisi l’inverse : harmoniser les services de soutien, mais garder trois directions distinctes, au point que, quinze ans plus tard, les trois institutions d’origine ont repris leur nom. « La question du rythme de l’intégration est cruciale », a-t-il résumé, avant de présenter Singapour comme la voie médiane. La raison d’être de ces fusions, a-t-il rappelé, tient au Web : le grand public ne connaît pas « les distinctions byzantines » entre documents publiés et archives, et c’est aux institutions de rendre leurs fonds découvrables.

L’usager comme partenaire

Sous l’influence de Wikipédia et des grandes plateformes, les usagers des bibliothèques et des archives sont devenus « davantage des partenaires que des bénéficiaires ». M. Berthiaume a décrit le Numéri-Lab de BAC, où le public numérise lui-même les documents de son choix, et le Co-Lab, où il transcrit, étiquette et traduit les fonds numérisés. Le rapport Coltman de 1818, 534 pages manuscrites sur l’émergence de la nation métisse, a été transcrit par le public en moins d’un mois.

La diffusion comme cœur de métier

Berthiaume a défendu la programmation culturelle des bibliothèques contre ceux qui, à chaque compression budgétaire, voudraient les ramener à l’acquisition et à la conservation. « Si la finalité de notre travail n’est pas l’accès, à quoi bon acquérir, traiter et conserver ? » Il a déploré la fermeture, depuis 2019, de la salle d’exposition de la Grande Bibliothèque, et rappelé le rôle des bibliothèques en amont de la création, comme réservoir de matériaux pour les artistes de toutes disciplines.

« Trop, c’est comme pas assez »

Il a terminé sur ses inquiétudes. La remise en cause, par l’administration américaine, du Presidential Records Act de 1978, qui pourrait soustraire au public des centaines de millions de documents. Le régime canadien et québécois des archives des premiers ministres, qui ne repose que sur la coutume. L’absence, au Canada comme au Québec, de dépôt légal des sites Web, qui laisse à un organisme privé, Internet Archive, la tâche de préserver la mémoire du Web, au moment où les grands médias bloquent ses robots pour se protéger des entreprises d’intelligence artificielle. Et le mouvement de retrait de livres des bibliothèques, qui progresse aux États-Unis, en Alberta et jusqu’au Québec. « Il y a un réel danger que les historiens du futur se retrouvent devant une information lacunaire. »

Pour une université, ces questions ne sont pas abstraites. Ce que l’UQTR conserve, ce qu’elle diffuse et à quelles conditions – thèses, données de recherche, revues savantes, fonds d’archives – relève des mêmes arbitrages. La Bibliothèque, qui a célébré cette année cinquante ans dans ses murs, en est le lieu.

IMG_0942 – grande taille

À propos du conférencier

Guy Berthiaume est historien. Professeur à l’Université du Québec à Montréal, il y a été vice-recteur, de même qu’à l’Université de Montréal, avant de prendre en 2009 la direction de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qu’il a présidée jusqu’en 2014. Il a ensuite exercé la fonction de Bibliothécaire et archiviste du Canada de 2014 à 2019 et porte depuis le titre de Bibliothécaire et archiviste du Canada émérite. Il siège au Conseil scientifique de la Bibliothèque nationale de France depuis 2021. Membre de l’Ordre du Canada, chevalier de l’Ordre national du Québec et officier de l’Ordre des Arts et des Lettres de la République française, il a reçu en juin 2026 un doctorat honoris causa de l’Université du Québec à Trois-Riviè