Nicolas Boivin, professeur titulaire
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Finance et investissement

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Dossiers, jeudi, 15 octobre 2009

Le REA ramené au front

Cascades, Couche-Tard, Transcontinental, Bombardier, Maax, voilà des noms qui viennent automatiquement à l'esprit quand on pense au Régime d'épargne action (REA) de première génération.

Après avoir créé quelques-unes des plus grandes vedettes du Québec inc., et plusieurs réussites plus éphémères, le REA était tombé dans une certaine disgrâce à la suite du krash de 1987 et surtout, à la suite d'une révision ratée du programme par le gouvernement Charest.

En effet, de 1979 à 1987, le programme REA connaît une croissance constante, et atteint son apogée pendant les années 1980. Si, de 1979 à 1982, ce sont surtout de grandes entreprises qui profitent du régime, puisqu'il n'existe pas de plafond de capitalisation à cette époque, c'est à partir de 1983 que les plus petites entreprises commencent à prendre leur part du gâteau. 

Cette année-là, le gouvernement créé quatre catégories pour séparer les différents niveaux d'actifs, entre zéro et 1 G$. La déduction accordée lors de l'achat d'actions subalternes ou ordinaires de sociétés en voie de développement peut alors atteindre 150 %, ou 1 000 $ pour l'achat de titres REA de sociétés importantes qui ont un actif de plus de 1 G$.

"La première réussite importante du REA, c'était Cascades. C'est ce qui a lancé le programme et a entraîné la bulle REA", explique Guy Leblanc, fondateur et président du conseil d'administration de Cote 100, une société de gestion qui offre le Fonds Cote 100 REA II. 

C'est également l'époque où l'on assiste aux premières dérives du REA. De très petites entreprises se lancent en Bourse, entraînées par l'euphorie des investisseurs plus influencés par l'attrait du crédit d'impôt que par la va-leur réelle des sociétés dans lesquelles ils investissent. En 1987, la bulle éclate et la débâcle bour-sière du mois d'octobre déclenche une désaffection des investisseurs pour les titres REA.

"À ce moment-là, on a financé des entreprises qui n'auraient jamais pu ou qui n'auraient ja-mais dû entrer en Bourse", souligne Jean-Marc Suret, professeur à l'École des sciences comptables de l'Université Laval et auteur de plusieurs études sur le sujet. Il suffit de penser au bar Le Métropolis ou au centre commercial Le Faubourg Sainte-Catherine, deux entreprises qui ont fait faillite quelques années après avoir fait un premier appel public à l'épargne (PAPE) REA.

Des fonds communs REA

Les fonds d'investissement REA font leur apparition au début des années 1990 ; ils ont pour but d'attirer de nouveau les investisseurs. C'est une "bénédiction" pour le programme, dit Guy Leblanc. Il ajoute que grâce à ces fonds communs, "les investisseurs pouvaient maintenant miser sur toute une assiette de titres REA et vraiment diversifier leurs placements".

Malgré cet effort, très peu d'émissions de titres REA seront faites à cette époque, et dès 1993, le gouvernement restreint l'utilisation du programme aux entreprises qui ont un actif de moins de 250 M$. Au total, selon les chiffres du ministère des Finances, le programme REA a apporté près de 9,3 G$ en émissions d'actions de 1979 à 2003.

"Jusqu'en 1987, on peut constater une augmentation fulgurante du nombre d'investisseurs qui ont profité du régime. Après, c'est la chute libre. Maintenant, moins de 1 % des investissements en moyenne sont faits à l'intérieur de ce régime", illustre Nicolas Boivin, professeur au Département des sciences comptables de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

En 2003, le gouvernement instaure un moratoire qui durera jusqu'en 2005 ; à la fin de celui-ci, le REA est transformé en régime Actions croissances PME (Accro PME), un programme qui remportera peu de succès.

Pour et contre

Le REA avait été créé à l'origine pour fournir des capitaux aux entreprises et pour augmenter le taux de détention d'actions des Québécois, qui était, en 1979 un des plus bas du Canada. Les avis quant à l'efficacité globale du programme diffèrent selon les experts.

Pour Jean-Marc Suret, la ré-putation de ce programme était surfaite : "Certaines entreprises bénéficiaires du programme ont versé autant de dividendes qu'elles ont reçu de REA durant ces années-là. C'est la preuve qu'elles n'avaient pas besoin du REA pour se financer."

Il ajoute que "le problème était, et est toujours, de dénicher de bonnes entreprises dans lesquelles investir. C'est ce qui manque au Québec, et non de capital, puisque partout ailleurs au Canada, il y a des émissions d'actions et que les autres provinces n'ont pas de programme REA".

Toujours selon Jean-Marc Suret, c'est avant tout le secteur du courtage qui profite des émissions REA, dont les prix seraient gonflés par les entreprises et par les courtiers.

"Avec Accro PME, les investisseurs ont compris que ce n'étaient pas eux qui profitaient du crédit d'impôt, puisque le prix du titre REA sur le marché augmente proportionnellement d'environ 10 à 20 %. C'est donc aux entreprises et aux courtiers que le programme profite, avance-t-il. L'investisseur obtiendra le même taux de rendement en proportion, mais il paiera son titre plus cher."

C'est une opinion que Nicolas Boivin nuance : "Lors de l'émission d'origine, l'entreprise qui dépose le prospectus doit émettre ses actions à un prix qui est en relation avec sa valeur aux livres, souligne-t-il. Mais une différence de prix existe peut-être dans le marché secondaire, où une prime se paie peut-être parce qu'il s'agit d'un titre lié à ce type d'investissement."

Succès espéré

Selon Nicolas Boivin, un placement REA est tout indiqué en période de récession, quand la volatilité boursière règne en maître, bien que le choix des titres doive toujours être effectué méticuleusement : "Un mauvais investissement ne devient pas un bon investissement parce qu'on y rattache un crédit d'impôt. Cependant, si le placement perd un peu de sa valeur, l'investisseur y trouvera quand même son compte, puisque ce placement est avantageux sur le plan fiscal. Le risque naturel du marché est amoindri et redevient un risque modéré."

Quoiqu'en apparence superficielle, la décision de changer le nom du programme d'Accro PME à REA II est garante de son retour à l'avant-scène du monde du placement. SelonNicolas Boivin, l'augmentation du plafond pour les actifs des sociétés à 200 M$ est également une modification encourageante, tout comme la mise en place du crédit d'impôt de 150 %, qui sera ensuite abaissé à 100 %, après 2010.

Quant au contexte économique défavorable, tant pour l'accès au financement que pour l'entrée en Bourse, il pourrait avoir un effet inattendu sur les ventes de REA : "Beaucoup d'entreprises sont à la recherche de financement présentement, même si la saison estivale a été assez tranquille au niveau des émissions, prévoit Nicolas Boivin. On devrait en voir plus au cours de l'automne, mais les entreprises doivent quand même faire vite puisqu'après 2010, ce ne sera plus intéressant de faire des émissions."

"Le moment est propice du point de vue de la relance de l'économie. C'est une bonne idée d'amener beaucoup d'entreprises sur le marché, ajoute Guy Leblanc. Si le gouvernement n'a pas fait beaucoup d'argent avec le REA en tant que tel, les entreprises qui ont profité du programme ont créé beaucoup d'emplois et généré d'énormes retombées."

Doit-on s'attendre à de nouveaux dérapages, comme ceux du premier REA ? Selon Guy Leblanc, tout dépendra de l'intensité de la reprise économique à venir : "Il n'y a pas de risques pour le moment. Les investisseurs ne s'intéressent pas aux marchés boursiers, il ne peut donc pas y avoir de bulle. Mais il se pourrait que ça arrive dans deux ans, si un retour des marchés se conjugue à une ou deux réussites dans les REA, comme celle de Cascades à l'époque. Alors seulement, nous pourrions revoir le même phénomène."

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Dernière mise à jour | 2021-11-02