Département d'anatomie
Anecdotes anatomiques

À faire s’évanouir un comité d’éthique!

Regis   Régis Olry, professeur titulaire, Département d’anatomie 

 

Les fractures faciales à traits transversaux et avec anomalies de l’articulé dentaire sont connues sous le nom de fractures de Le Fort; on les divise en types I (ou fracture de Guérin 1), II et III en fonction de la localisation précise des traits de fracture 2. Le type III, ou disjonction crâniofaciale, présente une particularité qui intéresse l’anatomiste : elle constitue effectivement une séparation presque parfaitement anatomique entre d’un côté les os de la face et de l’autre ceux du crâne.

Mais il y a ombre au tableau. Des bruits coururent selon lesquels le chirurgien Le Fort serait parvenu à distinguer ces types de fractures faciales grâce à d’étranges — et c’est un puissant euphémisme! — expérimentations sur cadavres : têtes précipitées du toit de son immeuble ou jetées par la fenêtre du premier, deuxième ou troisième étage (d’où, par péremptoire mais effrayante logique, les types I, II et III), voire même recours à des boulets de canons! Légendes urbaines que tout ceci mais, comme nous allons le voir, la réalité n’est en fait guère plus délicate.

 

 

René Le Fort

René Le Fort, né à Lille le 30 mars 1869, était le neveu du chirurgien Léon Clément Le Fort (1829-1893) 3. Reçu médecin en 1890 avec à une thèse traitant de topographie crâniocérébrale 4, nommé membre de l’Académie de médecine trois ans plus tard, il exerça comme chirurgien militaire pendant la Guerre des Balkans et la Première Guerre Mondiale, dirigea l’Hôpital des Invalides, parcouru le monde, présida la Société française d’Orthopédie, et décéda le 30 mars 1951 5, 6.

C’est à l’occasion d’une interruption temporaire d’activité pour cause de tuberculose que Le Fort, au tout début de la trentaine, mena ses étranges expérimentations sur les fractures faciales.

  

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René Le Fort (1869-1951).

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Matériel et méthode

C’est en 1901 que Le Fort publia ses recherches dans trois numéros (février, mars, avril) de la Revue de Chirurgie 7. Les expérimentations, au nombre total de 35, furent pour la plupart d’entre elles effectuées sur cadavres entiers, probablement décapités a posteriori pour faciliter la dissection du massif facial et décrire le trajet des différents traits de fracture. Voici, par exemple, son cas numéro 1 : « Femme, environ 50 ans. Cadavre entier, couché, face vers le haut. Trois coups de bâton ont été frappés directement sur la face antérieure du maxillaire supérieur, avec force modérée. À l’examen, on ne trouve que des lésions insignifiantes du bord alvéolaire » 8.

Des coups de bâton, mais pas uniquement... Car sa « méthodologie » devait permettre de prendre en compte la nature, la dureté et la vélocité des chocs appliqués au massif facial. C’est ainsi qu’il eut recours à des coups de pied, à des coups de barre de fer, et même au coin d’une table de marbre 9. Plus qu’il n’en faut pour faire s’évanouir un comité d’éthique aujourd’hui!

 

Mais hier n’est pas aujourd’hui car, si les fractures faciales ont une histoire 10, l’éthique en a une elle-aussi. De nos jours, la traumatologie maxillofaciale expérimentale dispose d’outils technologiques performants et respectueux du statut d’humain (capteurs disposés dans des mannequins, logiciels informatiques, véhicules sur rail pour simulation d’accidents, etc.). René Le Fort n’avait rien de tout cela, et vécut à une toute autre époque : scandale d’aujourd’hui n’est pas obligatoirement scandale d’hier.

 

 

Notes

1 Guérin A.F.M. (1866) Des fractures des maxillaires supérieurs. Nouveau moyen de les reconnaître dans les cas frequents où elles ne s’accompagnent pas de déplacement. Archives générales de Médecine 2: 5-13.

2 Dechaume M., Grellet M., Laudenbach P., Payen J. (1980) Précis de stomatologie. Paris, Masson, pp. 204-206.

3 Léon Clément Le Fort épousa en 1865 Aline Malgaigne, la fille du célébrissime anatomiste et chirurgien Joseph-François Malgaigne.

4 Le Fort R. (1890) La topographie crânio-cérébrale. Applications chirurgicales. Paris/Lille, F. Alcan/L. Danel, 165 pp.

5 Gartshore L. (2010) A brief account of the life of René Le Fort. British Journal of Oral and Maxillofacial Surgery 48: 173-175.

6 Patterson R. (1991) The Le Fort fractures: René Le Fort and his work in anatomical pathology. Canadian Journal of Surgery 34: 183-184.

7 Le Fort R. (1901) Étude expérimentale sur les fractures de la mâchoire supérieure. Revue de Chirurgie 23: 208-227, 360-379, 479-507. Voir aussi Tessier P. (1972) The classic reprint: experimental study of fractures of the upper jaw. I and II, III. Plastic and Reconstructive Surgery 50: 497-506, 600-607.

8 Cité par Dyer V. (1999) Experimental study of fractures of the upper jaw: a critique of the original papers published by René Le Fort. Trauma 1: 81-84, p. 81.

9 Gartshore, op. cit., p. 174.

10 Rowe N.L. (1971) The History of the Treatment of Maxillo-Facial Trauma. Annals of The Royal College of Surgeons of England 49: 329-349.

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