Par Benoit Plante, Coordonnateur scientifique GRIN/CEIDEF
En janvier 2026, une revue de la littérature a été publiée dans le Journal of Child Psychology and Psychiatry. Co-signée par 47 chercheurs et cliniciens spécialisés en attachement, dont la directrice du GRIN, Karine Dubois-Comtois, professeure au Département de psychologie de l'UQTR, cet article fait le point sur ce que la science de l'attachement peut réellement offrir aux professionnels qui travaillent auprès des jeunes enfants et de leurs familles.
Ce n'est pas un article de plus sur l'attachement. C'est une tentative sérieuse, collective et nuancée, de clarifier ce qui est solidement établi, de corriger ce qui est mal compris, et d'identifier ce qui fonctionne vraiment en pratique. Pour les intervenants des organismes communautaires, du réseau de la santé et des services sociaux, et pour tous ceux qui accompagnent des familles en contexte de vulnérabilité, ce texte offre des repères concrets et quelques mises en garde importantes.
L'attachement : une relation, pas un trait de personnalité
La théorie de l'attachement, développée à partir des travaux de John Bowlby dans les années 1960, est aujourd'hui omniprésente dans les pratiques cliniques et communautaires. Mais cette popularité a un prix : elle s'accompagne d'une série de simplifications et de mythes qui peuvent nuire aux familles qu'on cherche à aider.
L'article rappelle d'abord six propositions fondamentales, solidement appuyées par des décennies de données :
- L'attachement est une composante d'une relation, non un trait individuel de l'enfant. Il naît de la disposition de l'enfant à chercher protection et réconfort auprès d'un adulte plus grand et plus sage, capable de lui servir à la fois de havre de sécurité en situation de détresse et de base de sécurité pour explorer le monde.
- L'attachement sécurisant favorise l'autonomie et l'autorégulation, et non la dépendance. Un enfant dont les besoins sont répondus de manière sensible et cohérente apprend progressivement à faire confiance au monde — et à lui-même.
- Les enfants grandissent dans un réseau d'attachement — parents, grands-parents, éducateurs — et peuvent développer des liens d'attachement différents avec différents adultes. La relation avec la mère n'est pas plus déterminante que celle avec le père.
- Les attentes que l'enfant construit dans ses premières années deviennent des modèles internes qui orientent — mais ne déterminent pas — ses relations futures.
- L'attachement peut changer tout au long de la vie, notamment grâce à de nouvelles expériences relationnelles ou à des interventions ciblées.
- L'attachement insécurisant ou désorganisé n'est pas un diagnostic. Il indique une probabilité plus élevée de difficultés si d'autres facteurs de risque sont présents — pas une fatalité.
Neuf mythes à déconstruire
Ensuite, l'article identifie neuf idées reçues particulièrement répandues, y compris chez les professionnels, et qui peuvent avoir des conséquences concrètes et parfois nuisibles sur les familles.
Mythe 1 — L'attachement, c'est d'abord une classification. Les catégories sécurisant, évitant, ambivalent, désorganisé sont des outils de recherche, pas des diagnostics cliniques. Les utiliser comme étiquettes peut stigmatiser les familles et détourner l'attention de ce qui compte vraiment : soutenir la sensibilité parentale.
Mythe 2 — Un enfant peut être «sur-attaché» ou «sous-attaché». Ce n'est pas une question de quantité, mais de qualité. L'attachement se mesure à la confiance de l'enfant dans la disponibilité de son donneur de soin, pas à l'intensité du lien.
Mythe 3 — L'attachement est fixé pour toujours. La recherche montre que les patrons d'attachement peuvent évoluer à n'importe quelle étape de la vie. Cette réalité devrait encourager les intervenants et décourager la culpabilisation des parents.
Mythe 4 — On peut détecter le type d'attachement d'un enfant en salle d'attente. Les protocoles validés exigent des conditions très spécifiques. Les observations informelles peuvent enrichir une lecture clinique, mais elles ne permettent pas de classer un lien d'attachement.
Mythe 5 — L'attachement insécurisant est pathologique. Environ la moitié des enfants présentent un attachement insécurisant, ce qui représente souvent une stratégie adaptative dans leur contexte relationnel. L'insécurité n'est pas en soi un problème qui nécessite une intervention.
Mythe 6 — L'attachement désorganisé indique une maltraitance. La désorganisation peut avoir de multiples origines : stress familial, problèmes de santé mentale du parent, trauma non résolu, désavantage social. La maltraitance n'en est qu'une parmi d'autres.
Mythe 7 — L'insécurité d'attachement équivaut à un trouble de l'attachement. Les troubles de l'attachement reconnus cliniquement (RAD, DSED dans le DSM-5) sont rares et se retrouvent surtout dans les contextes de privation institutionnelle sévère. Les confondre avec l'insécurité ordinaire peut mener à des décisions cliniques inappropriées.
Mythe 8 — L'attachement est une affaire de «cerveau droit» ou de structures cérébrales primitives. La recherche en neurosciences sociales montre que le système d'attachement mobilise des réseaux étendus dans les deux hémisphères. Les applications cliniques fondées sur cette idée manquent à ce jour de base empirique solide.
Mythe 9 — Les «thérapies d'attachement» (rebirthing, holding therapy) sont fondées sur des données probantes. Ces pratiques ne sont pas soutenues par la recherche et certaines ont causé des torts sérieux, voire des décès. Elles ne doivent pas être confondues avec les interventions fondées sur l’attachement qui sont validées.
Ce qui fonctionne : des interventions ancrées dans la pratique québécoise
L'article recense plusieurs interventions dont l'efficacité est appuyée par des essais cliniques randomisés. Parmi celles-ci, l'Intervention Relationnelle (IR), développée en collaboration avec des chercheurs québécois dont Karine Dubois-Comtois, Chantal Cyr et George Tarabulsy figure en bonne place. En huit visites à domicile hebdomadaires, l'IR aide les parents à mieux lire les signaux de leur enfant, à reconnaître leurs propres réactions et à développer des interactions plus sensibles en s'appuyant sur des moments filmés de leur propre relation.
Huit essais cliniques menés au Canada, en France et en Espagne soutiennent son efficacité auprès de familles à haut risque, y compris en protection de l'enfance, en contexte d'adoption internationale et auprès d'enfants autistes. C'est un exemple concret de recherche québécoise qui rejoint les standards internationaux les plus exigeants.
Ce que cela change pour les intervenants
L'article invite à une forme de lucidité bienveillante : la valeur de la théorie de l'attachement pour les praticiens ne réside pas dans la capacité à classer des enfants, mais dans la compréhension fine des dynamiques relationnelles. Quelques questions simples peuvent structurer une observation clinique utile : Comment l'enfant cherche-t-il le réconfort en situation de détresse? Le parent répond-il de façon à aider l'enfant à réguler ses émotions? Y a-t-il des éléments dans l'interaction qui semblent effrayer ou désorganiser l'enfant?
L'idéal du praticien «suffisamment bon» celui qui accepte l'imperfection tout en cherchant constamment à s'améliorer est le même que celui qu'on propose aux parents. Ce n'est pas une coïncidence : les mêmes compétences relationnelles qui soutiennent le développement de l'enfant nourrissent aussi l'alliance thérapeutique.
Référence : Opie, J.E., Waters, E., Duschinsky, R., et al. (2026). Practitioner Review: Clinical insights from attachment theory and research for professionals working with young children and their families. Journal of Child Psychology and Psychiatry. doi:10.1111/jcpp.70126
Une nouvelle étude qualitative, menée auprès de 10 mères suivies par des sages-femmes, examine comment les sages-femmes contribuent, du point de vue des mères, au développement du lien affectif avec leur bébé, depuis la grossesse jusqu'aux premiers mois de vie. L'équipe de recherche, dirigée par Raymonde Gagnon, membre universitaire retraitée au CEIDEF, a mené des entretiens semi-structurés rétrospectifs entre deux et quatre mois après l'accouchement, complétés par des entretiens avec deux sages-femmes expérimentées. Carl Lacharité et Diane St-Laurent, chercheurs réguliers au GRIN, ont collaboré à cette recherche.
Les participantes ont accouché dans une maison de naissance, à domicile ou à l'hôpital, dans un modèle de continuité des soins. Le lien mère-enfant a été exploré à travers les représentations et les expériences des mères à chacune des étapes périnatales.
L'analyse des entretiens révèle plusieurs constats importants :
Globalement, l'étude met en lumière que le lien entre la mère et son enfant s'amorce avant la naissance et peut être activement encouragé par les sages-femmes, particulièrement lorsqu'elles pratiquent dans un modèle de continuité relationnelle. Les résultats offrent des pistes concrètes non seulement pour la pratique sage-femme, mais aussi pour l'ensemble des professionnels de la périnatalité souhaitant adopter une approche centrée sur la personne et favoriser des soins relationnels de qualité.
Pour lire l'article : https://doi.org/10.3390/healthcare14050597